Damien Deville, un passionné d’écologie à suivre !

Catherine 20 mars 2018 0
Damien Deville, un passionné d’écologie à suivre !

La vie est faite de rencontres et de parcours ! Les Curieuses ont eu la chance de croiser le chemin de Damien.
Il se raconte et partage sa passion !

D’où te vient ta passion pour l’écologie ?

Il est difficile de savoir avec exactitude d’où me vient cette passion pour l’écologie. Je crois que les changements spirituels et intellectuels des individus sont le fruit d’une longue évolution, à facteurs divers (une enfance, des rencontres, des voyages) qui influencent de manière régulière nos façons d’être et de penser. Pour ma part, je crois que la genèse de cette passion remonte aux jours tendres de mon enfance.
J’ai majoritairement grandi dans des espaces ouverts. Depuis le jardin de la maison de mes parents, qu’ils habitent toujours, le regard se fixe d’abord sur des parcelles de fleurs et sur des carrés potagers que mes parents entretiennent avec passion depuis plusieurs années. Plus loin, l’horizon offre des champs de blé dont les couleurs safranées m’émerveillent depuis de nombreuses années. Enfin, sur la ligne d’horizon, le regard butte sur une lisière forestière, porte d’entrée des canopées de la forêt de Rambouillet. J’ai grandi dans ces bois. Par le rêve d’abord : mon imaginaire d’enfant s’est construit sur les fables et les poésies de ces espaces mystérieux et énigmatiques. Par le vécu ensuite : j’ai passé de nombreuses années à courir avec des copains dans les chemins forestiers, à construire des cabanes, à faire des cache-cache interminables, ou simplement à se retrouver pour le plaisir de la palabre. Je garde de cette période une certaine tendresse et une bonne dose de nostalgie mais également beaucoup de reconnaissance : de manière inconsciente, je dois en partie à ces ambiances ma volonté personnelle de dédier ma vie à la compréhension et la valorisation des liens entre la nature et la culture.

Plus tard, cette passion de la diversité m’a amené à voyager aux quatre coins du monde. Des voyages « sac à dos ». J’ai vécu au Nord du Québec dans la province du Saguenay, loin des grandes métropoles, proches des grands lacs et des forêts boréales. J’en ai profité pour découvrir des systèmes écologiques complètement différents de ceux que j’avais jusqu’à lors connus. J’ai profité de cette période pour enrichir sensiblement ma culture de l’écologie et la compréhension des mécanismes du monde vivant. Cette même année, je suis ensuite parti six mois en Australie. Intégré dans une équipe de rangers du ministère de l’environnement, j’étais en charge, sur le terrain, dans les forêts denses du Sud Est du Queensland, de faire des recensements de populations de koalas, de surveiller leur état de santé et de proposer des solutions sociales et politiques pour une conservation efficace et durable. C’est par cette expérience qu’a émergé en moi un intérêt croissant pour fédérer les humains et les non humains dans des politiques communes de développement.
Plus récemment, j’ai découvert l’Afrique de l’Ouest dont je suis tombé littéralement amoureux. Au sens propre d’abord : je suis aujourd’hui marié avec une femme peul du Sud Ouest du Burkina Faso. Au sens figuré ensuite car, se dessinent dans les espaces de savanes et les forêts subtropicales, chez les sociétés animistes, des coexistences relativement originales entre humains et non humains. Là-bas, le dualisme entre nature et culture n’existe pas, puisque les arbres et les animaux sont considérés dans de nombreux cas comme des réincarnations d’ancêtres décédés ou la matérialisation terrestre des différents esprits du monde. Grâce à des personnes tierces (les shamans, les gardiens de lieux sacrés, le conseil des anciens), les humains et les non humains sont en communication permanente. En ressort des modèles de gouvernance innovants qui cherchent à systématiquement prendre en compte « le point de vue » des non humains dans les décisions sociales et politiques qui sont prises à l’échelle locale. L’Occident ferait preuve de sagesse si elle pouvait s’inspirer de certains modèles de coexistences et de solidarité dans ces pays que nous caractérisons bien trop rapidement et de manière très condescendante comme étant « en voie de développement ».

J’ai aujourd’hui une vie de nomade. Je vis à Paris, mais j’enseigne sur Montpellier. Je suis amené à sillonner de nombreuses villes d’Europe pour mes recherches, je donne régulièrement des conférences dans de nombreuses villes françaises, et avec mon épouse nous réfléchissons à porter des projets en Afrique où nous avons maintenant une partie de notre vie. Etre si mobile, m’oblige à avoir une importante empreinte écologique. J’ai des sentiments paradoxaux quant à ma volonté de vivre selon les préceptes de l’écologie tout en étant obligé de beaucoup me déplacer. Malgré tout, je pense que l’écologie et la mobilité ne sont pas des thématiques complétement contradictoires. Au contraire, elles s’enrichissent mutuellement car la découverte et la compréhension de la diversité sont inhérentes à un projet écologique pérenne et durable. Voyager permet en effet de déconstruire des vérités générales qui nous imprègnent depuis notre enfance, de comprendre que notre façon de vivre et de penser n’est qu’une, parmi d’autres. Le vœu d’universalité dont notre système d’éducation occidental se fait le plus fervent défenseur, reste pieu dans le cadre d’une pensée écologique, puisque ce qui rend le monde poétique – et j’en ai la conviction ce qui le rend bien plus durable sur du long terme – c’est bien la diversité des modes de vie et de penser. S’il reste possible de comprendre le monde depuis son propre jardin, je crois que dans de tels cas, les exercices d’esprit nécessaires à la déconstruction demandent une rigueur et une patience d’une extrême complexité. Il est plus facile de se comprendre lorsque le dépaysement offre un terreau favorable à la réflexion et à l’ouverture.

Quel est ton parcours ?

Cette découverte permanente de l’autre par le voyage, s’est élaborée dans ma vie en parallèle d’un parcours académique et professionnel qui m’a permis de comprendre en détails les mécanismes du vivant et leurs importances pour les sociétés modernes et traditionnelles.
Je me suis orienté très tôt vers l’environnement : je suis parti à 14 ans en lycée agricole pour y préparer un baccalauréat technologique qui offrait alors des options en écologie, en agronomie, et en éducation socio-culturelle. Le Bac en poche, je me suis orienté vers un double diplôme : une licence en géographie et aménagement des territoires et un diplôme universitaire ingénierie de l’espace rural. C’est notamment dans ce cadre que j’ai pu partir en échange universitaire au Québec puis en mission en Australie. A mon retour, j’ai intégré l’AgroParisTech pour un master pluri-disciplinaire en agroécologie et en anthropologie de la nature en partenariat avec le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Ces formations m’ont énormément apporté, je leur garde une reconnaissance des plus sincères. J’ai eu la chance de côtoyer des professeurs passionnants : François Léger, Serge Bahuchet, Sabrina Krief ou encore Philippe Descola que j’allais écouter en parallèle de ma formation au collège de France. Si ces professeurs interviennent dans des spécialités relativement différentes, ils ont tous pour point commun de vouloir dépasser des catégories conceptuelles qui ont été, pendant trop longtemps, séparées : la nature et la culture, les sociétés traditionnelles et les sociétés modernes, la ville et la campagne, l’agriculture et l’écologie. Ils ont eu sur moi un impact profond et durable sur mes façons de penser et d’agir.

Après ces deux années de master, l’âme gourmande pour la théorie, j’ai voulu continuer ma formation par l’acquisition d’un deuxième master 2 en sciences politiques à la Sorbonne. Ce master, spécialisé dans l’étude et la critique du développement, m’a permis de m’ouvrir à des mondes que je connaissais peu : les Sud et leurs complexités. C’est grâce à cette formation que j’ai rencontré l’Afrique, encore une fois au sens propre comme figuré, puisque si de nombreux intervenants étaient spécialisés sur les dynamiques africaines, c’est également cette année que j’ai rencontré Kady Josiane Dicko, alors engagée dans des associations féministes et environnementales sur Paris et qui deviendra deux ans plus tard mon épouse.
Aujourd’hui je suis en train de finir ma thèse à l’UMR Innovation (INRA SAD – Institut National de Recherche Agronomique, département Science pour l’Action et le Développement). Mes travaux de recherches et d’enseignements s’ancrent dans l’héritage que j’ai eu de mes pairs scientifiques : ils ambitionnent d’analyser les coexistences entre nature et culture à valoriser dans nos sociétés urbaines. Pour cela j’essaye notamment de comprendre, dans les villes petites et moyennes qui connaissent d’importantes difficultés sociales et économiques, les liens qu’il existe entre précarité et pratique agricole. En écoutant des personnes au parcours de vie difficile et qui pratiquent aujourd’hui une activité de jardinage, je me rends compte au quotidien à quel point la nature est nécessaire à l’émancipation des individus, notamment pour ceux qui sont en forte situation de précarité.

En parallèle de ce parcours académique, je suis engagé dans la société civile depuis quelques années. Cette volonté d’engagement me vient également de mes voyages et de mes recherches auprès de ces gens qui souffrent et qui ne font pas semblant. J’avoue tenir aujourd’hui de cette société qu’est la nôtre un fort sentiment d’incompréhension et de tristesse : la standardisation des façons de vivre et d’agir, la destruction permanente de ces vies animales et végétales auxquelles nous sommes pourtant liés en bien des points, une économie de marché jugée toujours plus importante que les ressorts sociaux et spirituels des êtres humains, la numérisation croissante et peu contrôlée qui aliènent nos gestes quotidiens… J’ai envie depuis quelques temps de porter modestement la voix d’être et d’évoluer parmi ces milliers d’âmes qui composent aujourd’hui le peuple de l’écologie et qui partout dans les territoires proposent des solutions innovantes pour changer les choses.


A ce titre, j’ai notamment été le président de l’Assemblée Générale de la Cité Internationale Universitaire de Paris. Tout au long de ce mandat, j’ai essayé de valoriser, à travers des actions concrètes, l’importance du partage culturel et des projets environnementaux dans la vie collective. Avec mes équipes nous avons notamment fondé un jardin partagé dans le 14ème arrondissement de Paris qui fonctionne aujourd’hui toujours. Si j’ai laissé ma place dans ce jardin, je reste très proche des réseaux, en France, qui proposent des projets de nature en ville. J’ai également été coordinateur régional au Réseau Français des Etudiants pour le Développement Durable. Je m’engage dans un travail d’écriture et de conférencier, depuis plusieurs années, et je suis membre d’un parti écologiste (EELV) même si cet engagement politique reste pour le moment périphérique.

Enfin,  avec mon épouse (Kady Josiane Dicko) et un groupe d’amis (Weilian Zhu, Chloé Landrot et Pierre Spielewoy), nous nous sommes lancés, depuis le début de l’année 2018, dans l’aventure « AYYA » : une association qui se donne pour mission de valoriser, tant par la pensée que par l’action, des coexistences harmonieuses entre la nature et la culture. Nous débutons mais nous espérons que cette association sera en capacité de faire des propositions innovantes qui auront pour ambition de participer à l’émergence des mondes poétiques et durables.

Quels sont tes projets ?

Dans le cadre de l’association AYYA, les idées se bousculent, nous avons de nombreuses envies et nous sommes très enthousiastes aux possibilités d’actions multiples qui s’offrent à nous. On n’imagine pas à quel point une association, si petite soit-elle, peut être un puissant outil pour faire entendre une parole citoyenne. Nos démarches s’articulent autour d’un espace de création (bandes dessinées, vidéos, articles, projets territoriaux) qui a pour objectif d’alimenter une véritable culture de l’écologique ; et un espace de propositions sociales et politiques concrètes qui a pour objectif de participer au débat public. Pour cela nous nous appuyons notamment sur un dialogue permanent et horizontal entre le Nord et le Sud : nous valorisons les avancées des sciences humaines et sociales mais également les systèmes de croyances des différentes sociétés que nous jugeons, en termes d’enseignements écologiques, tout aussi pertinents que les sciences modernes.

Plus personnellement, j’aimerais continuer après ma thèse à porter des travaux scientifiques en centrant mes analyses sur la compréhension des rapports des sociétés à leurs environnements. Les méthodologies propres aux mécanismes des sciences modernes demandent de déconstruire sans cesse des catégories de pensées que l’on jugeait acquises. C’est un exercice stimulant qui me demande de repousser quotidiennement mes limites intellectuelles. C’est également un exercice salvateur qui apprend la patience et la modestie : on a beau vouloir atteindre une forme de perfection dans l’élaboration de nos analyses et de nos théories, ces dernières comportent toujours d’importantes limites : à commencer par le constat qu’elles sont limitées par nos propres connaissances et qu’une vie entière n’est pas suffisante à emmagasiner toutes les connaissances qu’on souhaiterait.

Il est nécessaire de garder un espace important de nos vies à la compréhension. Cela permet de ne jamais se satisfaire d’acquis, et d’essayer d’emmener nos réflexions toujours plus loin. En occident nous avons tendance à diviser les ressorts propres à la compréhension et ceux propres à l’action. Je pense pourtant qu’il serait salvateur de construire des ponts entre ces deux mondes : lorsqu’il y a compréhension, l’action suit toujours et elle est ô combien pertinente. L’immédiateté, dans laquelle nos sociétés se sont enfermées, entraine d’importantes limites dans la façon dont les projets politiques sont aujourd’hui portés. En France en tous cas, à gauche comme à droite, les propositions portées par tous les partis manquent cruellement de fond et de théorie. Il serait sage de placer de nouvelles formes d’’intelligence et de compréhension dans l’action sociale et politique. La lenteur a du bon, en tous cas dans le développement d’une société aux jours heureux ; même si je suis conscient que certaines problématiques demandent des solutions pragmatiques et rapides. Comme je l’évoquais précédemment, j’ai moi-même un engagement politique. Les différents points que j’ai pu développer dans cet entretien me positionnent plutôt à gauche sur l’échiquier politique européen mais j’aime m’assumer comme marcheur libre. L’écologie, je le crois, doit être capable de rassembler bien au-delà des frontières des partis. D’ailleurs une structure politique telle que celle qui est pratiquée actuellement sous la 5ème république, constitue un modèle fortement contradictoire avec un projet écologique : l’omniprésence de l’état nation et de ses approches identitaires inhibent une multitude de formes de diversités inhérentes à une société écologique et solidaire.

Enfin contrairement à nombre de mes pairs, je ne souhaite pas engager l’intégralité de ma carrière dans la cause scientifique. J’aime aussi l’action, le terrain, le vécu avec les gens, porter des projets, créer, partager. Avec mon épouse, nous avons des envies d’écriture, des envies d’engagement, des envies d’Afrique… On verra comment tout cela pourra se construire au fil de notre évolution et de nos rencontres. En 2019 un immense travail m’attend qui me demandera une bonne dose d’énergie et de conviction : l’écriture d’une thèse à l’interface de la géographie urbaine et de l’anthropologie de la nature qui ambitionne de démontrer à quel point un contact permanent avec la nature est nécessaire à l’émancipation des individus et des peuples.

Quelle est ta vision de la société de demain ?

Au risque de paraître classique, la société de demain je la vois fondamentalement écologique. Cette écologie je la vois rassembleuse des humains et des non humains dans des continuités spatiales et spirituelles quotidiennes et dans des espaces de sociabilité permanents. J’aime penser que cette société sera également capable de dépasser son anthropocentrisme en renouvelant de manière profonde ses façons de penser et d’agir.

Enfin, et contrairement à nombre de mes frères et sœurs de l’écologie, je m’inscris fondamentalement dans une écologie de la liberté. Être libre, je le crois, est un sentiment nécessaire à l’acceptation de soi-même et par extension à l’acceptation des autres. Ainsi, j’ai peu d’espoir dans des formes de durabilité qui priveraient les êtres (humains comme non humains) de nombreuses libertés. Dans cette écologie de la liberté, le changement doit venir d’un réel éveil des consciences, par-delà les limites de notre propre espèce, de se sentir appartenir à une double échelle d’appartenance : à l’échelle locale d’abord par une responsabilité partagée dans le vivre ensemble, et à l’échelle internationale ensuite par un sentiment d’appartenance à la diversité culturelle et naturelle.

Quel est ton « grain de folie » ?

On me dit souvent que je suis trop sérieux, mais je crois que je peux être aussi un camarade de classe joueur ☺ Je pense également jouir d’un optimisme permanant en la capacité de chacun de pouvoir agir et de pouvoir changer les choses. C’est surement un peu naïf mais cela me donne la force de ne jamais me lasser et de renouveler sans cesse mes envies et mes projets. Si j’ai conscience que ce sentiment d’optimisme est souvent insuffisant pour faire émerger la société écologique que j’appelle de mes vœux, il a au moins le mérite de nous aider à vivre.

Damien a aussi son site internet : à découvrir ici

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